Druzes d'Israël, frères d'arme et de coeur


Le 14 juillet 2017, deux officiers de police israéliens, Hayil Satawi, 30 ans, et Kamil Shanaan, 22 ans, étaient lâchement assassinés par des terroristes palestiniens devant la porte des Lions à Jérusalem. Leurs obsèques furent l'occasion de rappeler une fois de plus les liens indéfectibles d'Israël avec la communauté druze dont étaient issus les deux jeunes gens. Nir Barkat, le maire de Jérusalem, a rappelé que les deux policiers ont sacrifié leur vie pour sauver leurs concitoyens. Mais mieux que les mots, c'est la prière et le recueillement qui exprimèrent toute la reconnaissance de l’État hébreu pour ses frères d'arme et de cœur.


Le 18 novembre 2014, Zidan Saïf, 30 ans, policier druze originaire de Yanouh-Jat en Galilée, était tué à Jérusalem dans des conditions semblables en défendant les fidèles de la synagogue du quartier de Har Nof. Son héroïsme avait permis d'éviter un carnage, malgré un bilan déjà lourd (quatre morts, sept blessés). A cette triste occasion, Benjamin Netanyahou soulignait déjà la loyauté et le dévouement du peuple druze.



Youssef Muadi, 19 ans, et Lutfi Nasereldin, 38 ans, figurent quant à eux parmi les premiers soldats druzes israéliens tués à Gaza pendant l’opération ‘’Plomb durci’’ (2008-2009). Malgré le deuil, leurs parents faisaient dans la presse une magnifique déclaration d'amour et de patriotisme. « Nous sommes Israéliens. Israël est notre pays. L’identité druze est une appartenance individuelle, mais notre identité collective, c’est d’être Israéliens. » (Wafa, mère de Youssef) ; « Même si notre langue maternelle est l’arabe, nous sommes partie intégrante de l’État d’Israël, c’est notre pays, nous devons le défendre. Il n’y a pas de différence entre nous et les Juifs » ( le père et la veuve de Lutfi, Libération, 3 février 2009 « Druzes en guerre pour Israël »).  
Le lieutenant-colonel druze Safwan, 41 ans, reconnaît que l'armée est un point d'ancrage essentiel aux yeux de sa famille et de sa culture, la plus noble manière d'intégrer et de défendre la nation israélienne. «L'officier a un statut social élevé chez nous, il inspire le respect et la fierté (…) il est un gage pour notre sécurité. L'armée [permet] la réussite personnelle (…) l'espérance de gravir rapidement l'échelle sociale (Slate.fr, Jacques Benillouche, 10 juillet 2010).  

« Une alliance de sang »
Il y a environ 900 000 Druzes, principalement installés au sud du Liban, en Syrie et dans les montagnes du Hawran (djebel Druze) ; 120 000 vivent en Israël, principalement au nord du pays, en Galilée.
Une ''alliance de sang'' lie les Druzes à Israël depuis 1948.
A l'époque, les divisions et les guerres civiles dans la région menaçaient de longue date les minorités nationales et religieuses. Le druzisme a toujours lutté pour sa survie. Le pacte avec Israël tient d'abord de cette formidable capacité de résistance.
Le druzisme est né dans l’Égypte fatimide du XIème siècle puis s'est répandu dans les montagnes du Chouf au Liban, et en Syrie. Issu de l’ismaélisme, cette religion contraire à l'orthodoxie musulmane a toujours été considérée comme une hérésie aussi bien par les sunnites que par les chiites.
Nullement prosélyte, l’appartenance au druzisme s’attache à révéler aux initiés appelés ‘ukkâl et ‘ajâwîd, l’interprétation ésotérique de la parole divine. Profondément mystiques, les Druzes croient dans la réincarnation. Ils se voient comme le peuple de Dieu par excellence, chargés de faire triompher un jour la religion unitaire et universelle. Leur livre saint n’est pas le Coran mais les ‘’ Livres de la Sagesse’’, manuscrit rédigé par Hamza, un de leurs guides et pères fondateurs.
On ne devient pas druze, on naît druze. Il est impossible de se convertir au druzisme, exclusivement transmis par la filiation, laquelle est facilitée par l’endogamie, la solidarité communautaire et un fort attachement aux traditions familiales.
Il n’y a ni rite ni lieu de culte. La prière est un acte personnel, intime et totalement libre, effectué en tout lieu, et à toute heure selon les besoins de chacun. La charia est fermement rejetée. Les piliers de l’islam, dont le pèlerinage à la Mecque, le jeûne ou l’aumône, ne sont pas respectés. Les fêtes musulmanes ne sont pas davantage célébrées à l'exception du sacrifice d’Abraham (Aïd al-Adha appelé aussi Aïd el-Kébir).
Régulièrement persécutés et pourchassés, les Druzes se sont peu à peu rapprochés des autres minorités religieuses, plus ouvertes et tolérantes que l'islam, comme les chrétiens maronites ainsi que, de toute évidence, les juifs d'Orient. Dirigés par de grandes familles féodales comme les Maan (1516-1697), les Chéhab (1697-1841) ou encore les Aslan et les Jumblattî, ils s'opposent en clans rivaux au 19ème siècle et provoquent des tensions vives conduisant à l’intervention européenne au Liban.
Leur goût pour l'indépendance pousse certains d'entre eux à soutenir la cause nationaliste arabe. En juillet 1925, la « Grande révolte druze » se heurte violemment, en Syrie et au sud-Liban, aux autorités mandataires françaises. Mais la plupart de leurs chefs choisissent le camp qui les aidera à préserver au mieux leur particularisme, et leur identité.
Dès 1929, le chef druze Shabik Wahab rejoint la Haganah et amorce une alliance avec le Yichouv ( Inès Gil, « Le dilemme des Druzes israéliens, minorité arabe et soutien historique à Israël », Clés du Moyen-Orient, 17 mai 2017). En 1948, ce pacte devient, dans le nord de la Palestine, une coopération militaire proprement dite (opération Hiram). La première unité militaire druze d’Israël s'appelle alors '' Unité 300''.
Aux yeux de certains observateurs malintentionnés et autres antisionistes incurables, l'alliance de sang israélo-druze reste ''un pacte contre nature'' : « Certains Druzes renvoient à des textes bibliques pour établir une relation d'amitié entre les Juifs et leurs ancêtres (…) profondeur historique totalement imaginaire » (Laïla Parsons et Henry Laurens. « Les Druzes et la naissance d’Israël », 1948 : la guerre de Palestine, 2002, pp. 8-9).
Les Druzes, pourtant, sont bel et bien des Arabes sionistes. Ils seraient, dit-on, plus nationalistes que les Juifs eux-mêmes.
C'est en 1973 qu'Amal Nasser el-Din, député druze du parti Likoud à la Knesset de 1977 à 1988, crée pour la première fois le ''Cercle Sioniste Druze''. Il s'en expliqua alors : « "Nous croyons dans la Bible des Juifs. Mohammed n'est pas notre prophète. Nous sommes les descendants de Jethro, le beau-père de Moïse » (Mordechaï Nisan, Minorities in the Middle East : A History of Struggle and Self-Expression, 2002, p. 282). Son fils et son petit-fils sont morts dans les rangs de Tsahal.
« La communauté druze est exceptionnelle par son intégrité ethnique, son héritage religieux et ses liens étroits avec la population juive.  (…) L’identité druze est très proche de l'éthique juive ; similitude inversement proportionnelle à la distance affichée à l’égard de l’islam et de la culture musulmane » (Mordechaï Nisan, « The Druze in Israel: Questions of Identity, Citizenship, and Patriotism », The Middle East Journal, 64-4, automne 2010, pp. 575-596).
Contrairement à de nombreuses minorités nationales (comme les Kurdes), les Druzes n'ont aucune aspiration à créer leur propre État. « De même qu'un Druze syrien est attaché à son pays, moi je suis loyal vis-à-vis d'Israël » ajoute le lieutenant-colonel Safwan (Slate.fr, opus cit.).

Le cas des Druzes du Golan est quelque peu différent. Quoique.

Les 1154 km² du Golan occidental annexés par Israël en 1967 puis intégrés à la Galilée en 1981 (District Nord, capitale Nazareth) abritent actuellement environ 30 000 Israéliens et 22 000 Druzes. Ce territoire est disputé avec la Syrie, mais aussi avec le Liban (territoire du Chebaa). Bien que profondément attachés à leur appartenance à la Syrie, les Druzes du Golan n'ont qu'une seule et unique motivation : défendre leur communauté face à la situation affreuse qui fait rage à leurs portes depuis 2011. « La guerre civile a assombri leur perspective d’un avenir en Syrie, et les pousse aujourd’hui à se tourner de plus en plus vers Israël » (Clés du Moyen-Orient, opus cit.). Bénéficiant déjà d'un statut de résidents permanents dans l’État hébreu, ils sont de plus en plus nombreux à en demander la nationalité.



Une intégration exemplaire, mais perfectible

Alors que les Druzes ne représentent que 2 % de la population israélienne, beaucoup travaillent dans la défense nationale, la police et dans l’administration pénitentiaire. Ils jouissent des mêmes avantages sociaux que tous les autres Israéliens, y compris l’assurance maladie et les indemnités aux familles pour leurs enfants tombés en service. 
Contrairement aux autres Arabes israéliens (chrétiens et musulmans), les hommes druzes sont depuis 1956 soumis, comme leurs compatriotes juifs, au service militaire obligatoire. En contrepartie, ils ont obtenu en 1963 une autonomie communautaire ratifiée par la Knesset. 10% seulement d'entre eux n'effectuent pas de service militaire, contre 30% chez les jeunes juifs.
De 1974 à 2015, le ''bataillon Herev'' disposait, dans l'armée israélienne, d'un statut militaire particulier : il était presque exclusivement composé de soldats druzes. Aujourd'hui, à la demande de la communauté nationale druze elle-même, ce bataillon a intégré le reste de l'armée israélienne (source Tsahal).

L'intégration des Druzes dans la nation israélienne est symboliquement exemplaire. Elle reste toutefois politiquement et socialement limitée.
Il n'y a que quatre députés druzes (sur 120) à la Knesset (Le Monde diplomatique, octobre 2016). Leur représentativité institutionnelle reste faible.
Il y a tout de même quelques personnalités marquantes de la démocratie israélienne issues de la communauté druze. En 2001, Salah Tarif fut le premier ministre non juif de l’histoire du pays ; Ayoub Kara, député Likoud à la Knesset de 1999 à 2006, fut vice-ministre du développement du Néguev et de Galilée ; Majalli Wahabi, ami personnel d'Ariel Sharon, fut député de 2003 à 2013, vice porte-parole de la Knesset et premier président druze d'Israël par intérim en février 2007 ; Naïm Araidi, décédé en 2015, fut ambassadeur d’Israël en Norvège de 2012 à 2014 ; le très charismatique colonel Ghassan Alian est le premier commandant en chef non juif de la brigade d’infanterie d'élite Golani. Son épouse est professeure d'Hébreu. 

Mais la mixité sociale et ethno-religieuse s'arrête trop souvent à l'amitié d'université, ou à l'armée bien sûr. De leur propre fait, les Druzes restent une communauté fortement rurale, réservée et discrète, traditionnellement repliée sur elle-même dans les hauts villages du Mont Carmel. Seulement 1 % des Druzes disent avoir un époux ou un concubin de religion différente (Pew research Center, 21 mars 2016).
Un article de témoignages publié par Andrew Friedman dans le Jerusalem Post (11 février 2015) a révélé d'autre part un certain sentiment d’inégalité et d'injustice chez les Druzes d'Israël qui pensent que « des écarts perdurent ». Pour Rabeea Halabi, 41 ans, commerçant druze dans la petite ville de Daliat el Karmel (13 000 habitants) située au sud-est de Haïfa, « les règles qui s’appliquent aux Juifs ne s’appliquent pas à nous (…) nos villes de Galilée sont moins développées économiquement » .
Le manque d'aide gouvernementale serait à l'origine des faibles infrastructures urbaines des villes druzes du nord (manque d'électricité, absence de trottoirs, discrimination à l'embauche, chômage). Une petite minorité de jeunes refuserait même désormais de faire le service militaire. «  Les contestations contre les démolitions de maisons (construites sans permis gouvernemental très difficile à obtenir) s’organisent depuis le début de l’année 2017 » (Clés du Moyen-Orient, opus cit.).
Les efforts gouvernementaux se sont multipliés ces dernières années par des lois et des mesures diverses (dans l’éducation et le logement par exemple) en 1978, 1987, 1994 et 2008. Force est de constater que ces efforts, réels mais semble-t-il insuffisants, demeurent variablement efficaces pour limiter et réduire ce sentiment d' inégalité. Parfois d'ailleurs, des manifestations druzes rappellent qu'ils ne faut pas prendre ce sentiment à la légère. Sans oublier, non plus, de le nuancer. Car les manifestations druzes ne sont ni nouvelles, ni généralisées. Elles restent locales et ponctuelles, sans prétendre révéler un malaise profond.
Nous sommes très démocrates et pacifiques, souligne en substance le lieutenant-colonel Safwan et nous avons appris à défendre nos intérêts catégoriels. Mais ces manifestations n'entachent en rien le chemin parcouru sur une terre, et avec un État jeune et plein de promesses, que nous continuons d'aimer et de servir (Slate.fr, opus cit.).
« Dans les années 1960, raconte Safwan, les Druzes étaient essentiellement des agriculteurs et à 5% des militaires. Aujourd'hui, 30% travaillent dans la défense nationale, 30% dans les professions libérales et le reste dans les services et l'agriculture ». A la question suivante : Quelle profession souhaitez-vous pour votre fils ? Safwan répond : « Son rêve, et le mien bien sûr, serait de le voir devenir pilote de chasse à l'armée, l'élite de l'élite. Il étudie actuellement à Haïfa comme tous les jeunes, mais je suis convaincu qu'il reviendra vivre près de nous. Il est important que vous compreniez notre mentalité ».
Certains observateurs affirment (ou espèrent) que le pacte de sang israélo-druze est menacé. Vraiment ? Les dramatiques événements de juillet dernier à Jérusalem montrent qu'il n'en est rien. On peut rester attaché à ses racines, et à sa communauté, et vivre dans un pays qui, malgré les épreuves, sera toujours le vôtre.


Jean-Paul Fhima


Alerte rouge aux USA


Les États-Unis connaissent depuis quelques mois une recrudescence inquiétante de la haine anti-juive. Les attaques contre les personnes et les biens se multiplient, en particulier dans les campus universitaires très perméables au militantisme anti-israélien.



Les incidents qui visent la communauté juive ont augmenté sur le sol étasunien de 86 % au cours du seul trimestre 2017 d’après le Centre Kantor de l’université de Tel Aviv et selon les données statistiques de l’Anti-Defamation League (ADL).
Entre janvier et avril 2017, on déplore 161 alertes à la bombe dans des centres communautaires et écoles juives, 380 cas de harcèlement et 155 cas de vandalisme anti-juif, particulièrement dans les États suivants : Californie (211 incidents), New York (157 incidents), Floride (137 incidents), Massachusetts (125 incidents). Si 5% seulement de ces incidents sont directement liés à l’élection du nouveau président Trump, 45 % se sont produits dans les campus universitaires où « l’intolérance est grandissante » selon AMCHA Initiative (étude sur 113 universités américaines).
Les auteurs de ces actes, précise le Centre Kantor, sont proches de l’extrême droite, mais aussi de la gauche radicale.

Source, World Jewish Congress
Source : Anti-Defamation League
Des vagues successives d'alertes à la bombe … mais pas que !
Dans la seule journée du 9 janvier 2017, seize institutions communautaires juives ont reçu des menaces à la bombe dans tout le pays ; à Miami, à Edison (New Jersey), à Cincinnati, en Alabama, à Albany (New York), à Nashville, dans les banlieues de Boston et Detroit, à West Hartford (Connecticut), et dans la région d’Orlando. Des centaines de personnes ont été évacuées. Ces alertes ont parfois touché les mêmes institutions juives plusieurs fois de suite. C’est le cas du centre communautaire Lawrence Family à La Jolla (San Diego), évacué fin janvier puis courant février. Toujours en février, 20 alertes en 24 heures étaient enregistrées dans 13 États américains.
(...)

Malheureusement, force est de constater que les incidents anti-juifs, parfois d'une exceptionnelle gravité, perdurent dans tout le pays d'une façon, certes moins spectaculaire mais tout aussi préoccupante.

Où sont les justes ?

En grec, le mot Dikaios veut dire ''homme de bien et de vertu'' ; dans la Bible, le tsaddiyq est ‘’ celui qui est du côté de la vie et de la justice’’. Abraham, Noé et Job sont les premiers des justes.
Les Justes parmi les nations sont des milliers d'hommes et de femmes anonymes qui ont sauvé des centaines de juifs pendant la seconde guerre mondiale.
Et aujourd'hui, où sont les justes ? Alors que les mises à mort antisémites resurgissent d'un néant que l'on croyait banni, allument-ils des bougies et ploient-ils sous les fleurs ? Montrent-ils leurs larmes et des faces d'enterrement ?
Ou bien refusent-ils de se taire avec les salauds et les pleutres ?


Sarah Attal-Halimi, médecin juive orthodoxe et directrice de crèche sexagénaire, a été battue et défenestrée du troisième étage de son immeuble, en plein Paris le 4 avril 2017, par son voisin de 27 ans, Kada Traoré, qui aurait crié « Allahu akbar. » Elle a été inhumée le 9 avril à Jérusalem. Deux jours plus tard, une marche blanche en sa mémoire a défilé paisiblement dans le quartier de Belleville, une fleur à la main. « Le procureur de la République, François Molins, a expliqué que « à ce jour, il est impossible de déterminer s'il s'agit d'un acte antisémite ou pas ». L'affaire nous dit-on, a toute l'apparence d'un  « acte de déséquilibré … lequel a été confié aux services psychiatriques ».
Le crime ignoble semble d'office relégué à la rubrique ''fait divers''.
Pourtant, « la famille de la victime nous rapporte que le meurtrier traitait régulièrement Madame Halimi de ‘’sale juive’’, validant hélas ma conviction profonde depuis le début : l'antisémitisme est le facteur déterminant dans ce meurtre ignoble. (…) Ces insultes à répétition peuvent étayer la motivation antisémite du crime  » (Meyer Habib, Facebook) . « Depuis 20 ans, la famille du 2ème (étage) persécutait Madame Halimi et ses enfants. Ils étaient régulièrement insultés et traités de sales juifs. Les filles de la famille également. Ainsi, Elisheva Halimi a été poussée un jour dans l’escalier par une des sœurs de l’assassin»  (Jforum, 13 avril 2017).
La presse a évoqué à peine la tragédie, probablement occupée à mieux faire en période électorale. « Nos grands médias pourtant si bavards n'ont pas encore relaté ce terrible meurtre commis mardi dernier à Paris ». Leur silence coupable (complice ?) contribue à une « décivilisation » (Brigitte Stora, le Huffington Post , 11 avril 2017).
Une façon d’exclure les Juifs « du statut de victime » dans « un récit médiatique » étrangement sélectif conclut avec amertume Pierre Lurçat dans son article « l’étrange silence autour de la mort de Lucie (Sarah) Halimi, toutes les victimes se valent-elles ? » (Causeur, 14 avril 2017).
Un crime dont la nature, en filigrane, rappelle l’horrible mise à mort de Sébastien Sellam le 20 novembre 2003, autre juif assassiné par son voisin ‘’schizophrène’’ Adel Amastaibou ; ''fait divers'' déjà boudé à l’époque par des médias soucieux de ne pas mettre de l’huile sur le feu.


Marche blanche pour Sarah Attal-Halimi, 9 avril 2017
Suite dans Tribune Juive, 27 avril 2017

"Juifs de Chine", entretien avec Caroline Rebouh





Jean-Paul Fhima (pour Tribune Juive) : Caroline Rebouh, vous venez de publier aux éditions Persée un livre sur les Juif de Chine. C’est un sujet sur lequel vous vous êtes spécialisée tout en étant conférencière et enseignante du judaïsme. Pouvez-vous nous
en dire plus sur vous ? 

Caroline Rebouh : Lorsque j'habitais en France, j'avais une librairie hébraïque. Puis j’ai effectué mon aliya. Tant en France qu'en Israël, on m'a souvent demandé de faire des conférences sur l'histoire juive et la Torah. J'écris aussi des articles sur le judaïsme. 

Jean-Paul Fhima : Il existe de nombreuses et importantes communautés juives en Chine, comme celles de Pékin, Harbin ou Shanghai, mais vous avez choisi de travailler particulièrement sur celle de Kaïfeng (dans la province nord du Henan) qui n'est pas, loin s'en faut, la plus importante de Chine. Pourquoi ? En quoi l'histoire et le destin de cette communauté vous paraissent-ils emblématiques de la présence juive dans ce grand pays ?

Caroline Rebouh : Les communautés juives de Pékin (Beijing) et de Shanghai sont constituées de migrants aux origines européennes diverses (Russie, Pologne, Allemagne), poussés à l’exil par la montée du communisme ou du nazisme. Il s’agit de communautés   européennes récemment établies en Chine, et non de communautés juives chinoises à proprement parler.
Les Juifs de Kaïfeng, en revanche, sont vraiment des Juifs chinois car ils appartiennent à une lignée très ancienne qui remonte aux VIIe et VIIIème siècle selon les archives locales et les sources épigraphiques. Leur façon de vivre et de rester fidèles à leur identité juive, malgré le temps et les difficultés matérielles, est tout à fait passionnante. Ces Juifs sont installés à Kaïfeng depuis de longs siècles, sans doute parce que dans cette ancienne capitale impériale était une importante ville commerciale et un centre politique propice à de nombreuses opportunités.

Jean-Paul Fhima : Que révèle, d'après vous, l'histoire de ces communautés juives de Chine, à propos des capacités de mutation et d'adaptation du judaïsme en général?

Caroline Rebouh : Il convient donc de différencier les communautés juives de Chine d'origine européenne assez récente de celle de Kaïfeng.
A Shanghai ou Harbin, les structures communautaires ont été facilement conservées avec des synagogues, des cadres humains et cultuels traditionnels (rabbins/enseignants/ mohel, schohet etc). 
A Kaïfeng, c'est différent. Les Juifs de cette ville ne purent (pour de multiples raisons) disposer des mêmes cadres communautaires qu'ils avaient au début de leur existence en Chine. On sait qu'ils ont contracté des mariages mixtes, au point de ressembler en tous points à des Chinois de souche. Toutefois, ils n'ont jamais renoncé à la conversion de leurs épouses et à élever leurs enfants dans le judaïsme. Malgré l’absence chronique de rabbins et d’abattage rituel, ils se sont efforcés de préserver certaines habitudes alimentaires préférant, en général, consommer du poulet ; quant au bœuf ou au mouton, que l’on mangeait plus rarement, ils s’en procuraient dans les boucheries hallal, considérant que l’abattage musulman s’apparente à l’abattage rituel juif !
Ainsi, les Juifs de Kaïfeng se sont à la fois adaptés à la vie en Chine, au point de ne pouvoir se distinguer de leurs concitoyens, tout en continuant à observer scrupuleusement le shabbat, les fêtes, et les différents dogmes originels.

Jean-Paul Fhima : Les sources ont, dans votre ouvrage, une importance toute particulière. Vous vous appuyez notamment sur les écrits des missionnaires, voyageurs et savants des XVIIIe et XIXème siècle. Qui sont ces témoins, que nous disent-ils sur les Juifs de Chine et de Kaïfeng?

Caroline Rebouh : Les récits et rapports des missionnaires en Chine sont nombreux et ils commencent dès le début du XVIIème siècle avec les témoignages de Mattéo Ricci, jésuite, qui était en fonction à Pékin. Les jésuites faisaient beaucoup de ‘’tapage’’ car la population chinoise représentait pour eux un public de choix à convertir. Ils ont été très étonnés de constater que des Juifs se trouvaient en Chine et, de leur côté, les Juifs de Kaïfeng n’ayant jamais entendu parler de christianisme se sont ‘’’trompés’’ pensant avoir affaire à des Juifs européens. Une fois le malentendu dissipé, le responsable de la communauté juive de la ville résista farouchement à toute forme de conversion ; il précisa aux jésuites de manière péremptoire que lui, et les siens, ne pourraient manger de « la bête noire » (porc). Les missionnaires chrétiens n’ont pas insisté ... 





Juifs au pays du sourire



Yim Suai veut dire en thaï : « vous avez un magnifique sourire », expression qui sied à merveille aux juifs de Thaïlande. Qu'ils soient vacanciers israéliens, résidents permanents ou ''Joubous'' (juifs bouddhistes), beaucoup considèrent que l'ancien royaume de Siam, le seul à n'avoir pas été colonisé par les puissances étrangères, est le pays ami par excellence, alliant un fort attachement à ses traditions et une foi inconditionnelle dans l'avenir.


Sur le chemin de Bouddha


Depuis une vingtaine d'années, une sorte de coutume s'est installée parmi les jeunes israéliens fraîchement libérés du service militaire : équipés d'un simple guide de voyage et d'un sac à dos, ils partent se ressourcer en Asie dans ce qui ressemble à un rite initiatique. Que ce soit dans les sommets de l'Himalaya ou dans les stations balnéaires de la mer d'Andaman ou du golfe de Thaïlande, ils se libèrent la tête et se remplissent le cœur (c'est ce qu'ils disent eux-mêmes) en quête de sérénité et de bien-être.
Articles et dossiers de presse ne manquent pas à propos des expériences personnelles de ces jeunes juifs fascinés par la quête intérieure du bouddhisme (Religioscope, 23 octobre 2003). Le Jerusalem Post rapporte régulièrement leurs témoignages (« Buddhist nun here to teach meditation » 11 octobre 2006 ; « Jewish Journey », 31 août 2008).
Quoique très différents, les récits rappellent que judaïsme et bouddhisme font plutôt bon ménage.
Depuis les années 1960, les juifs bouddhistes américains proches du mouvement hippie, appelés ''Jubus'' (ou ''Joubous''), vivaient déjà la même expérience, à la recherche de paradis artificiels et du nirvana. Aujourd'hui, c'est le goût du voyage et de l'ailleurs qui priment. Avec, dans la nécessité de s'éloigner de chez soi, le besoin d'y revenir.
Dans son best-seller, Le Juif dans le Lotus (1994), Rodger Kamenetz raconte une entrevue interreligieuse entre le dalaï lama et une équipe constituée par des rabbins et des intellectuels juifs. Reconnaissant d'abord la similarité de destins entre les peuples juif et tibétain marqués par l'exil et les humiliations, on y évoque leur capacité commune de transcendance face à l'adversité ou tout sentiment négatif. Parentés et divergences entre les deux religions y sont âprement discutés. L'enseignement de la Kabbale par exemple porterait sur tous les thèmes spirituels ''implicites'' proches du bouddhisme « en proposant des voies de progression très similaires » (magazine Alliance). 
Aujourd’hui encore, on estime qu'environ un tiers des bouddhistes aux États-Unis sont juifs. En France, les juifs bouddhistes sont plus discrets et, selon toute vraisemblance, fort peu nombreux.
En Israël, le phénomène prend de l'ampleur, surtout auprès des jeunes. Les deux religions semblent à leurs yeux s’harmoniser à merveille. Mieux encore. Beaucoup reconnaissent que, volontiers sceptiques à l’égard de leurs propres croyances, ils sont revenus aux sources de la foi juive en passant par le ''chemin de Bouddha''. C'est que, non seulement la conversion au bouddhisme ne conduit pas, selon eux, à abandonner leur judaïsme mais, au contraire, elle le complète, voire le renforce.
On se souvient qu'en novembre 2016, le chanteur-poète Leonard Cohen, devenu moine bouddhiste, a été enterré selon ses vœux, dans le cimetière familial de rite juif traditionnel, Shaar Hashomayim à Montréal.
Pour Lionel Obadia (Université Lyon 2 Lumière), ce « processus d’interpénétration culturel et religieux », accompli par les Joubous, favorise le retour à une nouvelle forme de tradition juive « métissée et pérennisée » (Revue Ethnologie Française, avril 2013, vol.43).
La Thaïlande, pays ami
Quelques centaines de juifs vivent aujourd'hui en Thaïlande, principalement à Bangkok, Phuket, Chiang Mai et Koh Samui ; des milliers d'autres, dont 130 000 touristes israéliens, visitent chaque année ce pays, bouddhiste à plus de 90 %. 
Ce qui séduit les jeunes en sac à dos, ce ne sont pas seulement les belles plages de sable blanc, les hôtels de luxe à des prix abordables ou une vie agréable et facile mais surtout, disent-ils à l'unanimité, « les sourires communicatifs. ». Il n'est pas rare en effet de se faire accoster ici et là par un cordial shalom qui gratifie d'une bienveillance inattendue.
En Thaïlande, la liberté de culte est garantie par la loi. Le ministère des Affaires religieuses finance indistinctement les temples, les églises et les mosquées. L’État assure donc une grande harmonie confessionnelle pour peu qu’aucune pratique communautaire ne porte atteinte à la sécurité publique ni au respect réciproque en vigueur dans la société où une forte exigence morale, ancrée depuis l’enfance, s’impose à chacun. Les discriminations et les violences à motif religieux y sont rares, souvent circonscrites à quelques régions frontalières. Seuls les quelques millions de Thaïs musulmans (5 % environ de la population) manifestent une franche hostilité envers Israël et ses ressortissants.


Maaloula, village plus que jamais chrétien



Perché à 1650 mètres, dans la région de Qalamoun en Syrie, Maaloula est un village de 5000 habitants, principalement peuplé de chrétiens grecs-melkites (catholiques) et grecs orthodoxes. L'araméen y est encore parlé.
Chargé de superstition et d'histoire, Maaloula a toujours été un lieu de passage (entre Damas et Alep), de rencontre (entre Orient et Occident) et de dialogue (entre chrétiens et musulmans). Imprégné d'une identité féroce faite de résistance, et de compromis, c'est aussi un enjeu de pouvoir pour le régime de Bachar al-Assad, un enjeu patrimonial et culturel pour le monde.
Le village a été occupé et dévasté par les islamistes entre septembre 2013 et avril 2014. Avec la fin des combats à Alep Est en décembre 2016, et l'espoir d'une issue prochaine du conflit, Maaloula est, plus que jamais, la clé symbolique d'un pays à reconstruire.

Huit mois d'occupation islamiste
Quand le village est tombé, sans résistance, aux mains des rebelles du mouvement Jabhat al-Nusra lié à al-Qaïda, la population non armée a été forcée de crier "Allah akbar". La plupart ont fui. Certains ont été pris en otage, dont douze religieuses. D'autres furent froidement exécutés.
Aujourd'hui, « la ville martyre panse ses plaies » (Aleteia, 30 septembre 2015).
Les traces de destruction sont encore visibles parmi les petites maisons blotties dans les ruelles tortueuses et étroites tout contre les églises, couvents et monastères, et les grottes miraculeuses.
« Ces djihadistes y ont commis un véritable massacre archéologique, pillant l’église conventuelle du monastère Saint-Serge, un des plus vieux édifices chrétiens du monde (début du 4 ème siècle), et détruisant des icônes exceptionnelles. » (L’œuvre d’Orient, 14 septembre 2016). Le couvent Sainte-Thècle a été profané. L’incendie de la bibliothèque a détruit des manuscrits très anciens. Mosaïques et fresques ont été martelées, les icônes lacérées, les statues détruites. « La haine anti-chrétienne est flagrante.  Partout des ruines, maisons brûlées, traces de tirs d’obus, de bombardements, de roquettes (…). La violence inouïe des combats apparaît clairement. »

Mais le pire traumatisme n'est pas là. 
Ce qui a été vécu par les chrétiens de Maaloula comme une trahison vient surtout du fait que « des musulmans sunnites, vivant en paix au milieu d’eux, ont accueilli les islamistes comme des libérateurs ! » (NovoPress, 14 septembre 2014). Pour surmonter l'épreuve, les habitants de Maaloula devront retrouver un climat de confiance et de sérénité car « ces premiers témoins du lien qui unit le judaïsme au christianisme (…) [sont les] victimes innocentes et désarmées d'une tentative d'extermination culturelle » (Roger Cukierman, Figaro Vox, 15 mai 2015).
Attaquer ce village mythique, et détruire le passé qui l'accompagne, c'est vouloir réduire à néant tout un monde, comme s'il n'avait jamais existé.
De nombreuses associations internationales s'y rendent désormais régulièrement pour évaluer les dégâts et les pillages, recueillir les témoignages, reconstruire ce qui a été détruit et retrouver ce qui a été volé. Le Père Toufic Eid, curé grec-melkite de l'église Saint-Georges, raconte : « Nous avons célébré la messe dans les débris de l’église, qui avait été brûlée et bombardée. Nous avions une simple table, dans la poussière. C’était une messe de recommencement. Après cela, tout le monde a senti que la vie était à nouveau possible ».

Une identité féroce faite de résistance, et de compromis
Les troubles et heurts ne sont pas nouveaux dans la région qui fut longtemps livrée à une insécurité et une anarchie récurrentes.

En octobre 1850 par exemple, le village se révolte contre le pouvoir central turc qui y rétablit l’ordre par la violence. Les sanctuaires chrétiens sont saccagés et pillés. Il y a environ 1500 tués. 
Icônes de Maaloula martelées par les djihadistes, cliché Putniknews.com.


L'école perdue de la République




L'école, on le sait, est devenue le terrain privilégié d'un fondamentalisme de conquête. Combattre la laïcité est un enjeu majeur pour les islamistes français qui s'invitent dans les cours de récréation et les classes. La loi de 2004 sur l’interdiction des signes extérieurs d’appartenance religieuse n’y peut rien changer car, dans de trop nombreux établissements scolaires, celle-ci n'est pas respectée mais adaptée, assouplie, aseptisée.



Tout est permis et accepté pour préserver la paix sociale quitte à ostraciser les profs qui alertent sur les dérives et ne font que leur métier.
Une France soumise, les voix du refus est le nouveau livre choc de Georges Bensoussan (janvier 2017, Albin Michel). L’enquête donne la parole à des témoins maltraités dans leur pratique professionnelle. Lanceurs d’alerte, ces fonctionnaires se heurtent souvent au déni, mensonge et aveuglement de leurs supérieurs hiérarchiques et de leurs collègues.
Parmi les nombreux témoignages parus dans ce livre, l'un d'eux a particulièrement attiré notre attention. Celui de ce prof d’histoire géographie en région parisienne dont un généreux extrait a été publié dans le dossier du Figaro Magazine intitulé « La France livrée à l’islamisme » (13 janvier 2017).
A l’occasion de la sortie du livre, nous publions, avec l'aimable autorisation de l'auteur, quelques passages significatifs.
Lisez plutôt (pages 257 à 268 de l'ouvrage) :



"La laïcité ? Un bien grand mot 

pour plus grand chose !"

J’enseigne l’histoire-géographie depuis vingt-cinq ans dont dix-huit dans un lycée de région parisienne, un établissement sans histoire qui jouissait il y a encore peu d’une excellente réputation . (…)

Rentrée 2014. Premier jour de cours avec une classe de première. Une jeune fille se présente avec un large bandeau noir sur la tête et une longue tunique noire traînant par terre. Ce vêtement enserre le cou et les bras jusqu’aux mains, enveloppe totalement le corps jusqu’aux pieds et se trouve doublé d’un large gilet enveloppant le buste. (…) Ma position est claire : cette élève ne sera pas intégrée dans mon cours tant qu’elle portera son bandeau noir et sa tunique droite appelée abaya. Je m’aperçois que tout le monde est au courant du problème, que cette jeune fille a été repérée par les CPE dès l’année précédente mais que personne n’a songé intervenir. (...)

Le proviseur me convoque et me demande des explications. Je suis surpris de devoir lui en fournir, alors que l’élève n’est nullement inquiétée. (…) Le règlement intérieur interdit le couvre-chef ? On me dit en toute sérénité (je crois même distinguer une moue ironique) que le bandeau de la jeune fille est un serre-tête, autrement dit un ‘’accessoire’’ et non un couvre-chef. Or, chacun sait que le bandeau n’est pas un serre-tête car il fait au moins vingt centimètres du front jusqu’au sommet du crâne. Il s’agit de la coiffe portée par les musulmanes sous leur voile pour qu'il ne glisse pas. On m’assure aussi que rien n’interdit le port d’une robe longue. Or il ne s’agit pas de n’importe quelle robe longue mais d’une tunique religieuse dont la fonction est de couvrir entièrement le corps pour le rendre indistinct aux autres. Le proviseur argue du « droit privé » de cette élève de porter la tenue de son choix, et regrette ma « rigidité ».  Il me conseille donc d’abandonner « une vision idéologique, dépassée et stigmatisante. (…) Il faut s’adapter à son époque », me dit-il. Tout un programme. (…)

J’écris un courriel à l’Observatoire de la Laïcité qui me contacte rapidement. La qualification de tenue religieuse, me dit-on au téléphone, est très difficile à prouver « sauf si ces élèves la reconnaissent elles-mêmes. (…) Nous marchons sur des œufs, vous comprenez. » Les  ''tenues et accessoires de ces jeunes filles'' ne seraient pas forcément un signe confessionnel distinctif, mais « la manifestation inoffensive d’une sorte de crise d’adolescence. » Vraiment délicat, m’assure-t-on, de distinguer chez elles ce qui relève de leur appartenance religieuse et ce qui n’est que la manifestation visible des questionnements naturels de leur âge. « L’école est dans l’obligation de recevoir (tous) les élèves sinon, elle prendrait le risque de s’attirer les foudres de l’Union européenne ou d’organisations de défense des droits de l’homme. »

On touche ici un point essentiel. Comment interpréter la tenue vestimentaire de ces élèves ? Que penser de leur insistance à vouloir la porter ? Peut-on sérieusement douter un seul instant qu'il s'agit bel et bien d'une tenue religieuse ? Les arguments de l'Observatoire National de la Laïcité camouflent mal une faiblesse structurelle de l’État dans l’application ferme de la loi.

Ainsi, il n’y aurait aucun recours possible sauf en cas d’un acte explicitement prosélyte, c’est-à-dire assumé et revendiqué comme tel. Pour établir avec certitude une manifestation contraire à la laïcité républicaine, il faudrait faire passer ces jeunes filles ''à la question'', ce qui est parfaitement illégal. Les jeunes filles concernées sont généralement charmantes, parfois bonnes élèves et sans histoire. Pourquoi donc chercher querelle ? (…)

Après trois semaines épuisantes, l’élève en question "consent" à enlever définitivement son bandeau et sa tunique. Elle portera une vraie robe longue si elle le souhaite, laquelle devra être impérativement séparée du buste par un haut distinct et si possible d’une autre couleur que la robe. Il y aura bien quelques entorses "fortuites", comme le port de gants noirs que je lui ferai enlever sur le champ, mais globalement, je dois le dire, la jeune fille se conformera toute l’année à ma demande. Le problème est-il résolu pour autant ? Non, il va empirer.

Un collègue se disant discrètement « de tout cœur avec moi », m’explique sa crainte d’une « judiciarisation » de l’affaire. D’autres me font comprendre qu’ils ne partagent pas mon obstination, doutant de mes motivations. Certains m’avaient prévenu : « Ne te mêle pas de cela, ça va devenir un problème communautaire. »

C’est exactement ce que pensent nos élèves dont certaines (une poignée) n’hésitent plus à me harceler devant ma porte de classe. J'entends un jour une voix de fille que je n'identifie pas : « C’est lui le prof, il a bien une tête de juif. » Avertissement, menace ou simple observation anodine ? On est en octobre 2014, je sens que l’année scolaire va être longue et difficile.

Les semaines passant, je constate que des élèves, qui portent abaya et bandeau, se donnent rendez-vous régulièrement devant ma classe ou devant le cabinet d’histoire où je travaille quand je n’ai pas cours. Ces jeunes filles se plantent devant moi en croisant les bras ou en me tournant ostensiblement le dos, parlent en arabe ou ricanent à ma vue. Dès que j’ouvre une porte, je les vois assises par terre, de dos, à proximité de ma salle alors qu’elles n’ont rien à y faire, ou debout, face à moi. Elles sont là tout le temps, semblent se relayer ‘’à mon chevet’’, ravies de m’imposer leur présence. Elles viennent à plusieurs ou alternativement pendant les interclasses quand ma porte est ouverte. Je remarque en particulier une jeune fille blonde aux yeux bleus, couverte d'une longue tunique noire. Contrairement aux autres, elle est toujours seule devant ma porte de classe. Elle se poste devant moi et me regarde fixement. Je l’entends dire un jour à ses camarades qu’elle est très heureuse de se convertir à l’islam.

Plus grave. C’est clairement mon image et mon discours d’enseignant qui semblent progressivement devenir objets de défiance et de contestation.  J’ai l’impression que je ne suis plus tout à fait perçu comme le prof d’histoire-géo que tout le monde connaît. « Monsieur le prof » peut-il vraiment avoir un discours rationnel et objectif, crédible et digne de confiance ? « Monsieur le juif » ne peut que défendre les intérêts de sa communauté. "S’il s’oppose aux élèves musulmanes, c’est parce qu’il n’aime pas les Arabes."

Les semaines et les mois passent, une atmosphère électrique s’installe. Abayas et bandeaux se promènent dans les couloirs à l’instar des skates dans les mains, les ballons aux pieds et les écouteurs dans les oreilles, en principe également interdits par le règlement du lycée. C'est l’anarchie érigée en principe d’intégration. (…)

Le mardi 2 décembre 2014 a lieu le vote concernant la reconnaissance par l’Assemblée nationale de l’État palestinien. On frise l’hystérie dans les couloirs du lycée, tout particulièrement devant ma porte de classe. J’entends mes propres élèves hurler sous mon nez des "Inch Allah", avec une joie démonstrative et quelques you-you.

Au cours de cette journée éprouvante, une de mes élèves de seconde, déjà âgée de 18 ans, m’interpelle vivement pendant le cours (sur l’antiquité romaine) pour me sommer de me positionner sur le conflit israélo-palestinien. Je lui réponds que ce n’est pas le sujet. Elle insiste et parle d’un peuple « chassé de sa terre », accuse les Israéliens de crimes contre l’humanité et précise qu’ " ils se servent de kalachnikov pour tuer les enfants." Pendant de longues minutes, elle garde furieusement la parole, s’agite et se lève, cherche à soulever les autres, ce qu’elle ne parvient pas à faire à l’exception d’un seul, un garçon réputé instable et violent, déjà exclu récemment d’un autre établissement.

Après quelques efforts de discussion, je demande à la jeune fille de sortir, elle s’y refuse et insiste dans des débordements qui me sont directement adressés. Je demande : « Dois-je comprendre que vous me menacez ? » Elle répond : « Moi je vous menace, moi je vous menace ? D’accord ! » Elle range ses affaires dans son sac, s’avance furieusement vers moi. Une fois arrivée à ma hauteur, elle crache par terre à mes pieds en me fixant et me dit : « je vais te faire un kick », entendez « je vais te casser la gueule ».

Son conseil de discipline a lieu le mardi 6 janvier, veille de l’attentat de Charlie Hebdo. Je note le ton aimable, voire conciliant et compassionnel, du proviseur à l’égard de la jeune fille et de son père. Je regrette le ton dur et cassant qu’il m’adresse, ravi à chaque occasion de me rabrouer publiquement. Alors qu’on écoute attentivement la jeune fille qui s’explique, on me demande de justifier avec précision l’enchaînement des faits, comme pour y déceler un manquement quelconque de ma part.

Le CPE qui connaît bien la jeune fille et pourrait témoigner de son comportement est curieusement absent, remplacé par une autre CPE qui ne connaît rien au dossier. C’est mon procès en somme.

Parce que "j’en fais trop", que mon comportement est qualifié de "jusqu’au-boutiste", gênant voire suspect. Parce que j’empêche la liberté d’expression de mes élèves. Parce que j’évoque  la dérive communautariste et les agressions ad hominem dont je fais l’objet. Parce que je ne peux être victime que de moi-même, le proviseur m’interrompt régulièrement sur un ton peu amène en plein conseil : « Monsieur, vous avez un sentiment, vous avez des impressions, mais personne d’autre que vous ne les partage ».

Après une longue délibération, le conseil de discipline décide une « exclusion définitive … avec sursis. » Autrement dit, je retrouve cette même élève dès le lendemain matin dans ma classe, comme si rien ne s’était passé. (…)

Je note avec consternation que des élèves boycottent mes cours sans être sanctionnés. D’autres viennent en classe épisodiquement, en toute impunité. Je ne vois plus, depuis des semaines, une jeune fille qui se revendique ‘’palestinienne’’, alors même qu’elle est présente aux cours de mes collègues. Elle est signalée systématiquement absente par mes soins mais n’est jamais inquiétée par l’administration. De toute évidence, on admet le fait que mes cours sont facultatifs pour certains élèves.


Libération, 5 avril 2016
 Je remarque que peu à peu, quelques jeunes filles dont ma fameuse élève de première, se présentent à l’intérieur du lycée en tenue religieuse explicite, la tête entièrement couverte d’un voile. Les surveillants ne leur disent rien. Les CPE non plus. L’administration encore moins. J’écris au maire de la commune. Aucune réponse, aucune suite. (...)
 La fin de l’année scolaire arrive enfin. J’obtiens avec soulagement ma mutation. Je ne  souhaite pas faire de pot de départ avec mes collègues et quitte ce lycée avec tristesse, convaincu d’avoir été inutile, impuissant et méprisé, contraint par une situation insupportable où le laxisme est devenu roi et la loi accommodable.

Malgré le tocsin de janvier 2015, malgré les gesticulations et les débats enfiévrés qui ont suivi, on continue de croire que c’est à la République de s’adapter aux différences, et non aux différences de s’adapter à la République. Il est urgent, paraît-il, d’harmoniser nos recettes anciennes aux goûts variés de chacun.

La laïcité dans tout cela ? Un bien grand mot pour plus grand-chose, si on en croit le peu d’ardeur mis à la défendre ».


Témoigner, c'est déjà agir

Tribune Juive a retrouvé ce professeur qui, depuis les faits, a demandé et obtenu sa mutation dans un autre établissement.
« G.Bensoussan, nous dit-il, a entendu parler de mes mésaventures dans un lycée du 92 nord. Il m’a appelé au printemps 2015, et m’a proposé de raconter ce qui s'est passé. J’ai accepté en insistant sur un point. Je publierai sous mon vrai nom, j’en fais une question d’honneur. Et puis, en décembre 2016, soit fort peu de temps avant la publication du livre, je l’avoue, je me suis dégonflé.
« J’enrage d’avoir anonymé mon texte mais je ne le regrette pas compte tenu de cette ‘’dictature intellectuelle et morale’’ dont on parle volontiers, à juste raison. Laquelle dictature se traduit par des pressions considérables quand on est fonctionnaire. La notion très approximative de ‘’devoir de réserve’’ laisse toujours plané un doute quant à la liberté d’expression dont on disposerait en tant que simple citoyen. Comme partout d’ailleurs, on a le droit de tout dire à condition de ne pas se faire entendre.
« Or, avant même de vouloir témoigner, je voulais d'abord agir. Agir, c'est refuser de se taire quitte à se retrouver seul, c'est faire son métier de prof qui transmet des savoirs, mais aussi une conscience. Comment enseigner l'histoire si on n'a plus à l'esprit cette évidence ? Réveiller les consciences, c'est ça le rôle de l'école, non ? Enfin, normalement ! 
« Vous pouvez toujours changer d’établissement, il y a des coups de fil qui se passent, des bruits qui courent, des fantasmes qui se déchaînent.
« L'école est perdue d'avance quand elle se réduit au réflexe alarmant d’autocensure.
« Un prof heureux est un prof qui se tait, ne voit rien, et surtout n’écrit pas. Un prof heureux est un individu qui se fond et se confond dans la cohue fébrile mais invisible, s'interroge en silence mais n’a pas son mot à dire. Quel que soit l’endroit où l’on enseigne, ce nouveau credo semble sonner comme un avertissement solennel à tout récalcitrant trop bavard. Ça fait peur ? Franchement, il y a de quoi.
« Témoigner, c'est peut-être se donner une chance de réveiller les consciences qui se taisent, puis de parler peu à peu à plusieurs voix. Le livre de Bensoussan, c'est exactement cela. Dépasser la peur, et ne plus être seul ».
Jean-Paul Fhima